
Château du Villard
Présentation
Bâti à la fin du XVe siècle pour les noces de Delphine de Vachères et de Pierre de Mathieu, viguier de Forcalquier, le Villard est un petit château carré à quatre tours des Alpes-de-Haute-Provence, vendu deux fois seulement en cinq siècles. Devenu ferme après la Révolution, défiguré par des ajouts agricoles, il est resté vingt-cinq ans en vente sans preneur. Éric Sérée, qui l'achète en 2020, le restaure en bonne partie de ses mains pour lui rendre son visage médiéval.
Le Villard naît d'un mariage, à la fin du XVe siècle. Boniface de Vachères, seigneur de Vachères, de Revest-des-Brousses et du Villard, donne en dot à sa fille Delphine les seigneuries de Revest-des-Brousses et du Villard lorsqu'elle épouse Pierre de Mathieu. Les Mathieu, riche famille bourgeoise venue de Franche-Comté, ont acheté en Provence une charge anoblissante, celle de viguier de Forcalquier : Pierre exerce ainsi un pouvoir régalien, avec droit de haute, moyenne et basse justice.
Le château du Villard est construit pour leurs noces, entre Forcalquier, Banon et Saint-Michel-l'Observatoire, dans l'actuel parc naturel régional du Luberon. Une tour servait de pigeonnier : pour le viguier, les pigeons étaient aussi un moyen d'acheminer le courrier. Une table du XVe siècle exposée au château, de celles qu'utilisaient les viguiers, porte encore des traces d'encre.
Le Villard suit un plan de la fin du Moyen Âge : deux corps de bâtiment, chacun flanqué de tours d'angle, soit quatre tours, plus une tour d'entrée qui abrite l'escalier en vis. Deux courtines, au nord et au sud, les reliaient pour former un quadrilatère autour d'une cour caladée, pavée de pierres plantées debout et serrées. On ne craint plus guère les guerres entre seigneurs, mais les brigands : 32 canonnières percent les murs, et l'escalier tourne vers la droite, pour gêner l'assaillant qui se bat à l'épée de la main droite.
L'eau était vitale en cas d'attaque. Un grand bassin d'environ sept mètres sur cinq, profond de 2,50 mètres, alimentait par un petit aqueduc de pierre, retrouvé pendant les travaux, un second bassin adossé à la courtine : on pouvait couper l'arrivée, le château gardait de l'eau. La porte d'entrée, à la charnière du gothique et de la Renaissance, ouvre sur un dallage d'origine.
Au Villard, les appartements nobles sont à l'étage ; le rez-de-chaussée, occupé par les domestiques, aligne trois pièces voûtées d'arêtes. Seule l'une d'elles a une cheminée : c'était la cuisine. Sa cheminée de pierre occupait tout un mur avant le percement d'une fenêtre à la fin du XIXe siècle. La pile, l'évier de pierre provençal, a été retrouvée au fond du ravin où elle avait été jetée ; sa taille indique le mur où elle se trouvait. Le four logeait dans la tour, et une bugadière, auge de pierre, servait à la lessive.
La pièce voisine recevait le gibier sur des tables de pierre ; on y dépeçait, on y fumait la viande, et des crochets au plafond, déposés mais conservés, portaient la charcuterie. La tour attenante servait de salaison. Une cave voûtée, taillée dans le rocher sur lequel est bâti le château, abritait la glacière.
« Quand j'achète, il y avait encore la table de salaison en bois d'époque. […] Lorsqu'on a voulu la déplacer, elle est tombée dans un tas de sciure. Malheureusement, j'ai eu beaucoup de peine, mais on n'a pas pu la sauver. »
Éric Sérée, propriétaire, 2026
L'étage du Villard forme un appartement de trois pièces, au dallage d'origine et aux plafonds à la française, la grande mode des XVe et XVIe siècles. La chambre des parents est la seule à posséder une fenêtre à meneaux exposée plein sud, la plus chaude l'hiver. Un oratoire s'y ouvre dans une tour, la seule couverte d'une coupole, symbole du ciel, avec une fenêtre de chapelle et des vitraux de la Renaissance ; même là, des canonnières rappellent que le château est défensif.
En démontant le mur de la chambre, très dégradé, entre la fenêtre et la tour, pour y greffer de nouvelles pierres, le chantier du Villard a livré une découverte : le bouquet de mariée de Delphine de Vachères et de Pierre de Mathieu, glissé dans la maçonnerie à la fin de la construction.
« Ici, nous découvrons un trésor romantique, sentimental, quelque chose de merveilleux. Nous avons redécouvert le bouquet de mariée de Delphine de Vachères et de Pierre de Mathieu. »
Éric Sérée, propriétaire, 2026
La troisième pièce servait à tout : salon près de la cheminée, salle où l'on dressait la table sur des tréteaux, chambre d'amis. Le bureau du seigneur occupait la tour voisine, la seule des quatre éclairée par une grande demi-croisée, pour gérer la seigneurie. Les derniers seigneurs ont modernisé l'étage au XVIIIe siècle, avec une cheminée Louis XV dans cette pièce et une autre de la fin du siècle dans la chambre des enfants, peu avant que la Révolution ne confisque leurs biens.
Le Villard reste aux Mathieu jusqu'à la Révolution, qui les chasse et saisit leurs biens. Le château est alors loué comme ferme jusqu'en 1822, date de sa première vente, gravée à l'entrée par les nouveaux propriétaires, une famille locale, les Testanière. Il passe ensuite par mariage aux Gastinel, puis aux Paul : en plus de cinq siècles, il n'a été vendu que deux fois.
La ferme transforme le Villard. À la Révolution, on abat la courtine sud pour ouvrir un chemin plus direct vers Saint-Michel-l'Observatoire ; la courtine nord, encore debout sur une photographie des années 1920, disparaît dans les années 1930-1940. S'ajoutent une porcherie, une forge, un grenier à grain, un appentis, des clapiers, une salle de bain sur la terrasse. Le dallage du rez-de-chaussée cède la place à du carrelage des années 1970, un escalier percé à travers le four détruit le sol de l'oratoire. Les derniers occupants commencent à surélever une dépendance pour s'y installer, puis arrêtent : mis en vente, le château reste vingt-cinq ans sans preneur.
Éric Sérée achète le Villard en 2020 aux Paul, en fort mauvais état. Son objectif : retirer les ajouts parasites, ceux d'après la Révolution et surtout ceux d'après les années 1930, pour rendre au château son visage du XVe siècle. Il démolit l'étage qui masquait une tour, la salle de bain et la forge, remonte le mur de la terrasse, retrouve en terrassant le niveau d'origine de la cour, des restes de calades et la pierre de seuil de la courtine nord. Dans la pièce de réception de l'étage, la voûte effondrée est refaite, la fenêtre à meneaux abattue et murée est retaillée à l'identique, les fondations de la tour lézardée sont reprises, et des tomettes de même taille, de même époque et à la même marque sont retrouvées.
« J'ai mis beaucoup de mon énergie et j'ai payé cher physiquement pour améliorer tout ça. […] Mais je suis très heureux parce que j'avais envie de mettre mon sang et mon eau dans chaque pierre. »
Éric Sérée, propriétaire, 2026
Le jardin médiéval du Villard a été retrouvé : en creusant à partir d'un mur et d'un pilier d'origine, les fondations ont révélé un clos carré de 20 mètres de côté. En attendant de remonter ses murs de pierre, une haie d'oléacées le délimite, et ses quatre carrés, selon la symbolique médiévale, sont bordés de poutres. La bergerie, qui servait aussi d'écurie, garde ses calades et une pierre où l'on aiguise lames et faux depuis le XVe siècle.
En 2026, le Villard accueille des visiteurs et organise des concerts. L'association des Amis du château du Villard soutient la restauration, et une petite boutique occupe la bergerie. Le château expose les collections d'Éric Sérée et de sa famille : un cabinet de curiosités constitué depuis plus de trois siècles, avec des bronzes du Luristan et des statuettes syro-hittites rapportés d'Orient par un ancêtre, Pierre Texier de Lancey, chargé sous Louis XV et Louis XVI de protéger les chrétiens dans l'Empire ottoman, et des pierres taïnos venues des Antilles avec un autre ancêtre, Antoine des Martins, seigneur de Puyloubier. S'y ajoutent un coffre de mariage Renaissance, un vase probablement de l'atelier Fontana d'Urbino, un saint Sébastien qui a gardé toute sa polychromie, une Sainte Famille sur parchemin que son propriétaire tient pour une réplique d'atelier d'un tableau de Raphaël, et un lit d'apparat en noyer sculpté par Rupert Carabin.
Le saviez-vous ?
Vendu seulement deux fois en plus de cinq cents ans :
En 1822, puis en 2020. Entre-temps, il ne changea de mains que par mariages.
L'escalier tourne à droite.
Se battre à l'épée y est très inconfortable quand on monte, et l'époque ne laissait guère le choix : la main gauche était réputée celle du diable.
La table Louis XV et ses pieds retournés
Une table Louis XV du château a ses pieds escargot tournés vers l'intérieur, afin que les robes des dames ne s'y accrochent pas.




