
Château de Chevigny-en-Valière
Présentation
Des portes venues de l'ambassade de Russie, un foyer démonté place des Victoires, des auges de marbre sauvées d'un grand magasin parisien : Louis Brossard a réuni dans son château de Côte-d'Or les décors perdus du Paris d'Haussmann. Pendant trente-cinq ans, ce rentier beaunois a changé une ferme viticole en folie bourguignonne, jusqu'à lui donner un théâtre à l'italienne. Racheté en 2020 par Stéphane Sésé, Chevigny-en-Valière sort de la forêt qui l'avait englouti et retrouve peu à peu son éclat.
Chevigny-en-Valière doit presque tout à un seul homme. Entre 1870 et 1905, Louis Brossard, rentier originaire de Beaune, transforme une ancienne ferme viticole en demeure de plaisance, qu'il ne cesse ensuite d'agrandir et d'orner. Pendant trente-cinq ans, il fait faire, défaire et refaire, et compose une folie : un assemblage hétérogène de décors venus de partout.
Ce rentier est l'ami du baron Haussmann, chargé par Napoléon III de faire de Paris une ville moderne. Le percement des grands boulevards entraîne la démolition de nombreux hôtels particuliers, dont les décors intérieurs sont mis en vente. Brossard en achète beaucoup et les fait remonter en Bourgogne. Il en a les moyens : issu d'une famille fortunée, il épouse en premières noces une femme de dix-huit ans sa cadette, riche héritière. Ses mémoires, où il décrit chacun des travaux entrepris, permettent de retracer l'origine de presque tout ce que contient le château.
Une anecdote dit l'obstination du personnage. Un châtelain voisin refuse de lui vendre son portail de famille en fer forgé, malgré les surenchères, et les deux hommes se brouillent. Lorsque ce voisin, ruiné, doit vendre, Brossard fait acheter le château par un prête-nom, en démonte le portail pour l'installer chez lui, puis revend le château quelques mois plus tard. Le portail ouvre toujours l'allée principale.
« C'était quelqu'un de passionné qui allait jusqu'au bout. […] Toute sa vie, il était animé par la passion du beau. »
Stéphane Sésé, propriétaire, 2026
Avant Brossard, Chevigny-en-Valière avait déjà été remanié. En 1767, le marquis François Melchior de Vogüé, époux d'une Bouyer de Versailleux, famille de Dijon, surélève le logis et le transforme en château de plaisance. La date figure sur la façade, et un B accompagné de deux fleurs de lys rappelle la famille Bouyer. L'aile habitée s'élève sur quatre niveaux, avec une galerie aux accents presque orientaux.
On entre dans la cour par une porte en chêne massif que Brossard a achetée à Paris : elle provient de l'hôtel particulier où Louis XIV faisait élever ses enfants illégitimes reconnus. Il la fit plus tard surmonter d'un mascaron à l'effigie du jeune roi, que les propriétaires actuels ont fait dorer à la feuille. Au rez-de-chaussée, sous des plafonds bas, la chambre des anciens vignerons et la cuisine ont gardé leurs grandes cheminées d'époque.
Dans l'aile habitée de Chevigny-en-Valière, Brossard a égayé l'escalier de sculptures en bois. Le quadrilobe, sorte de trèfle à quatre feuilles devenu l'emblème du château, revient partout, jusque dans les vitraux du couloir. Sa propre chambre en offre le point d'orgue : vitraux, plafond peint vert céladon rehaussé de motifs en relief dorés, et un miroir incliné posé pour faire entrer davantage de lumière.
La chambre voisine doit son nom à ses portes. Elles proviennent du 33, rue du Faubourg-Saint-Honoré, siège du Cercle de l'Union interalliée et, du temps de Brossard, ambassade de Russie. Après le départ de l'ambassade, les Rothschild, propriétaires du palais, changèrent le décor et mirent ces portes en vente. Sur l'une des peintures, Brossard s'est fait représenter en tsar Nicolas II. Mécontent des fresques de deux amis peintres invités pour une semaine de chasse, il les fit recouvrir par une autre artiste ; l'une de ses compositions figure le parc et ses deux étangs, toujours là.
La pièce garde un secret, révélé par les mémoires de Brossard : la porte de la chambre est volontairement inversée, et derrière chacune des portes se cachent des peintures. Une seule est restée amovible, car elle dissimule le portrait de sa mère, de sa sœur et de sa nièce, qu'il ne voulait pas enfermer à jamais.
Chevigny-en-Valière compte deux écuries : l'une pour les chevaux de trait et de labeur, l'autre pour les chevaux de maître. La seconde est revêtue de marbre gris des Flandres, car Brossard voulait que ses chevaux soient traités comme des princes. Ses auges de marbre proviennent d'un grand magasin parisien ravagé par un incendie. Le sol de carreaux de ciment garde la trace des stalles, retrouvées dans la ferme du domaine et destinées à être réinstallées. Fraîche en été, l'écurie accueille des déjeuners et des dîners, et ses auges servent à rafraîchir les bouteilles de bourgogne et de champagne.
Le donjon de Chevigny-en-Valière était autrefois couronné d'une tour de sept mètres, que Brossard avait fait construire pour offrir à ses invités, à l'abri des intempéries, une vue sur la Côte d'Or. Charles Garnier, venu au château, la fit démolir : son poids menaçait d'entraîner tout l'édifice.
De la tour, il ne reste que l'escalier qui y menait, pièce maîtresse du dernier étage. C'est un escalier à double révolution, en double hélice, sur le principe attribué à Léonard de Vinci. Œuvre de compagnons de la région de Tours, il est suspendu, sans colonne pour le porter, d'où le danger que représentait le poids de la tour. Son armature, encore visible, sort des ateliers Eiffel, rappel que Gustave Eiffel était né à Dijon.
La pièce garde le souvenir de Sadi Carnot, apparenté à Brossard par l'épouse de celui-ci. Député de la Côte-d'Or avant d'être élu président de la République, il disposait ici d'un appartement réservé lorsqu'il rendait visite à sa cousine. Ses deux cheminées, l'une rose, l'autre blanche, s'expliquent simplement : l'espace était autrefois divisé en deux pièces.
Les fêtes étaient nombreuses à Chevigny-en-Valière, et une salle leur était réservée. Dans la salle des banquets, chaque colonne est surmontée d'un tableau de fleurs peint à la main ; sur les quatre-vingts bouquets, aucun n'est identique. Les mémoires de Brossard ont même permis de retrouver le menu du dernier banquet, où figurait un grand vin de Bourgogne déjà célèbre.
Le château compte douze cheminées, toutes en état de fonctionner. Dans la salle, un médaillon peint représente la demeure et son parc d'autrefois : on y distingue la tour qui couronnait le donjon, un pont à la manière des Buttes-Chaumont et un piédestal surmonté d'un phénix, l'oiseau qui renaît de ses cendres. La tombe de Louis Brossard se trouve juste en face de ce phénix.
Dans l'autre aile de Chevigny-en-Valière, un escalier en marbre de Carrare conduit au théâtre. Ses marches, taillées à Nice par un artisan qui ne vint jamais les poser, s'emboîtèrent parfaitement. Le foyer qui précède la salle provient d'un hôtel particulier de la place des Victoires, à Paris, dont le propriétaire, un marquis, voulait changer le décor. Sa verrière fut achetée à l'Exposition universelle de Paris, où elle appartenait au pavillon sud-américain.
Le théâtre à l'italienne, réalisé entre 1885 et 1893, est une commande de Brossard à Charles Garnier : il voulait que les artistes parisiennes venues se reposer chez lui puissent y danser et faire de la musique. Garnier trouva ce théâtre et vint l'installer avec ses équipes. Une coupole, invisible de l'extérieur, le couronne, et son acoustique, étudiée avec soin, est jugée parfaite par les musiciens qui s'y produisent, comme le clarinettiste Kevin Spagnolo ou le violoniste néerlandais Edmond Fokker.
Le lustre a sa propre histoire. Le jour de la signature du compromis de vente, l'ancienne propriétaire indiqua l'endroit où son père le cachait lorsque la famille repartait en Suède. Démonté et rangé dans des boîtes à chaussures, il s'est révélé être un lustre de Murano soufflé à la bouche, venu d'un palais de l'île. Régis Mathieu, spécialiste français du luminaire ancien, l'a restauré, électrifié et installé lui-même, suspendu bas comme autrefois, pour montrer la richesse du maître des lieux.
Pour Louis Brossard, un château sans chapelle n'était pas un vrai château. Celle de Chevigny-en-Valière a perdu ses vitraux d'origine, dérobés avant l'arrivée des propriétaires actuels. Son clocheton a été leur toute première restauration, menée par une dizaine d'artisans de la région d'après les plans d'origine. La cloche sonne de nouveau régulièrement.
« Il était temps que ce château retrouve un propriétaire, parce que je crois qu'il allait partir en petits morceaux. »
Stéphane Sésé, propriétaire, 2026
L'entrepreneur Stéphane Sésé a racheté le château en octobre 2020 à sa propriétaire suédoise. La forêt l'avait si bien recouvert que certains habitants du village en avaient oublié l'existence ; le dégagement du parc a été la première priorité, et la demeure se voit de nouveau depuis le village. Une seule clé ouvre désormais ses 150 portes.
« J'ai même des habitants du village qui avaient oublié qu'il y avait un château. »
Stéphane Sésé, propriétaire, 2026
En 2026, Chevigny-en-Valière est une demeure privée qui n'est pas ouverte au public. Ses propriétaires y organisent quelques visites privées, des concerts privés dans le théâtre, des déjeuners et des dîners, tout en poursuivant la restauration.

